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 Sujet du message: Le cimetière des Saints innocents (Paris)
MessagePosté: Mer Mars 15, 2017 11:20 
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Le plus grand cimetière Parisien au Moyen âge était celui des Saints Innocents. Au cœur de la rive droite de la Seine, il jouxtait l’église du même nom, nommée ainsi en l’honneur des enfants massacrés en Judée sur l’ordre d’Hérode. 25 générations s’y accumulèrent, pour devenir à la fin du moyen âge un véritable foyer d’infection.

On racontait de bien étranges histoires se déroulant au Cimetière… On disait que les morts pouvaient sortir de leur tombe, pour défendre ou attaquer le passant, selon qu’il soit pieux ou dédaigne ses devoirs envers les défunts. Si, soûl on trébuchait sur un crâne oublié, on risquait la vengeance des trépassés… De pareilles histoires devaient inciter à la bonne conduite en ce lieu… Et pourtant le récit qui va suivre va vous conter bien le contraire…

Le cimetière médiéval était l’un des lieux où se déroulait la vie publique de la misère urbaine et de nombreux actes judiciaires de l’époque citaient celui des Saints Innocents. Il était entièrement inclus dans un quartier de miséreux, ainsi le fabliau des Trois Dames de Paris nous donne une description de l’environnement où il n’y a que: « gens povres ou truans qui se couchent par ses ruelles » (texte intégral du fabliau en page annexe, illustrant également la mauvaise réputation des Parisiennes du XIIIe siècle).

Il y avait quatre Charniers : Le Vieux (rue aux Fer), le Petit ou de la Vierge (rue Saint Denis), des Lingères (rue de la Ferronnerie) et des Ecrivains (rue de la Lingerie).En forme de trapèze, d’environ 80 m sur 100, le cimetière était situé sur les longueurs entre la rue aux Fers (actuelle rue Berger) et de la Ferronnerie, puis sur les petits cotés entre les rues Saint Denis et de la Lingerie. Durant le jour, il était animé par une population commerçante : étals, boutiques et même plusieurs tavernes ! Les animaux livrés à eux-mêmes y étaient très nombreux, on notait la forte présence des cochons déterrant les cadavres, mais également celle des chiens errants déféquant sans vergogne sur les sépultures…

Ouvert et donnant sur le marché des Champeaux, il fut clos de murs, à l’initiative de Philippe Auguste, vers 1186, afin de tenter vainement de faire cesser ce scandale.

Les charniers furent ensuite construits au XIVe siècle, ils constituaient les galeries bordant le cimetière. Ces arcades entassaient, dans les greniers, les os décharnés retirés des fosses qu’il fallait vider en raison du manque de place (afin que les ossements exhumés fussent plus rapidement desséchés et réduits en poudre).

C’est dans le charnier des Lingères que fut abritée la peinture nommée Danse Macabre, réalisée en 1424. Elle représentait les morts saisissant les vivants, n’épargnant personne, puissant ou misérable : « Telz comme vous un temps nous fumes, Tel serés vous comme nous sommes… »`

Ces arcades constituaient les galeries sombres et humides qui servaient de passages aux piétons : elles étaient pavées de tombeaux abritants les plus fortunés, tapissées de monuments funèbres et bordées d’étroites boutiques : lingerie, mercerie et bureaux d’écrivains publics.

Le cimetière lui-même était un lieu de promenade populaire et de rencontres : Les écrivains publics offraient leurs services aux passants et les nombreux marchands proposaient des marchandises de deuxième choix au milieu des tombes. Les prostitués vous aguichaient, de jeunes fêtards ivres dansaient et festoyaient, cela sans compter la menace des pilleurs cachés, détroussant les visiteurs imprudents. À cela s’ajoutait la présence de receleurs d’objets volés, de vagabonds et oisifs en tout genre, sans oublier les prédicateurs et bonni menteurs en proie aux victimes crédules.

Un voyageur de l’époque nous décrivit cette ambiance : « Au milieu de cette cohue, on venait procéder à une inhumation, ouvrir une tombe et relever des cadavres qui n'étaient pas encore consommés ».

La proximité des défunts ne gênait pas le public, mais on se plaignait souvent des relents fétides qui s'échappaient du sol et des éboulements de terrain qui découvraient soudain des corps plus ou moins décomposés... Cependant le badaud comme le voyageur y affluait avec intérêt et curiosité.

Bizarrement, le cimetière était même un coin prisé : lieu béni, loyers très modérés, immunité contre la police et confort suprême de l’époque : l’éclairage public la nuit grâce à la lanterne des morts…qui fut probablement la tour Notre dame des Bois, le plus ancien monument du cimetière.

Mais il ne fallait pas y prolonger la nuit, Rabelais nous conte que les « guenaulx, clochards, pouilleux » y vagabondaient, sans compter les repris de justice qui venaient s’y cacher. Les cimetières parisiens avaient une réputation si mauvaise que l'auteur conclut : « C'était une bonne ville pour vivre, mais non pas pour mourir. »

Pourtant, le cimetière des Saints Innocents s’inscrivait comme terre sainte dans le cœur des Parisiens. Ceux qui n'y étaient pas inhumés réclamaient parfois qu'une poignée de terre provenant des Innocents soit placée dans leur tombeau…

Il y avait aussi une catégorie très particulière d’habitantes perpétuelles au cimetière : Les Recluses. Elles étaient emmurées vivantes dans une loge adossée à l’église des Innocents ou dans « une maisonnette toute neuve dedans le Cimetière ». Les recluses décident de leur enfermement soit par vocation, soit par pénitence. Ces dernières s’en remettaient au bon vouloir des passants pour se nourrir, qui leur glissaient boissons et nourriture par une petite ouverture grillagée. Une certaine Alix la Bourgotte, décéda en 1470, après 46 années d’enfermement, recluse aux Innocents par pur esprit de dévotion religieuse… D’autres y étaient contre leur gré, comme Renée de Vendômois en 1486, condamnée pour le meurtre de son mari à être emmurée pour le restant de sa vie.

Ces « mortes au Monde » bénéficiaient d’un rituel comparable à un enterrement lors de leur enfermement. La recluse murée dans sa cellule vivait constamment dans le noir, comme dans un tombeau : « Morte au monde et ensevelie, tu dois être sourde et muette pour les choses du monde » Selon Aelred, Abbé de Rievaulx.

On peut lire dans le roman « Je, François Villon » de Jean Teulé, le récit remarquablement précis de la cérémonie d’enfermement d’une recluse au cimetière des Innocents (extrait disponible en page annexe).

Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, le cimetière des Innocents ne cessera d’accueillir les Parisiens morts ou vivants.

Durant une nuit de l’année 1780, un restaurateur de la rue de la Lingerie retrouva son cellier débordant de cadavres à divers stades de décomposition : le mur des deux étages de la cave de sa maison céda sous la pression d’une fosse mitoyenne.

Cet incident provoqua la fermeture provisoire du cimetière, avant sa destruction en 1786 sur ordonnance du Parlement pour des raisons évidentes d’hygiène publique.

Les ossements furent retirés des fosses, puis transportés dans les futurs catacombes que nous connaissons aujourd’hui, ainsi créés à cet occasion…

http://monparismedieval.blogspot.fr/201 ... cents.html


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 Sujet du message: Re: Le cimetière des Saints innocents (Paris)
MessagePosté: Mer Mars 15, 2017 11:23 
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 Sujet du message: Re: Le cimetière des Saints innocents (Paris)
MessagePosté: Jeu Mars 16, 2017 09:31 
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Très intéressant, merci Minia !

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 Sujet du message: Re: Le cimetière des Saints innocents (Paris)
MessagePosté: Jeu Mars 16, 2017 10:24 
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Je plussoie, et j'hallucine sur le cas des recluses, ça devait être vraiment un sacré calvaire (je comprends même pas que ça ait pu être volontaire).

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Ce que j'écris, ça se lit au 1er degré, des fois au second. Faites votre choix.


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 Sujet du message: Re: Le cimetière des Saints innocents (Paris)
MessagePosté: Ven Mars 17, 2017 08:52 
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On signale même une recluse, Dame Flore, qui vivait dans la crypte de l'Eglise de Saint Séverin (à visiter pour son charnier, le dernier de Paris). Elle n'était pas emmurée, certes, mais était enfermée dans une petite chambre dans la crypte de l'Eglise.


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 Sujet du message: Re: Le cimetière des Saints innocents (Paris)
MessagePosté: Ven Mars 17, 2017 09:04 
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Si les recluses vous intéressent, ci-après un extrait de "Je, François Villon" (Jean Teulé - Roman Editions Julliard, Pages 218-221).



Cérémonie d’enfermement d’une recluse

Jamais je n'oublierai cette image d’Isabelle qu'on emmure à l'aube au réclusoir des Innocents... Dimenche Le Loup, devenu maître marguillier – en manches relevées, tablier, calot sur ses cheveux frisés - finit d'élever une maçonnerie derrière mon amour qu’il enferme dans un petit réduit où elle ne pourra que se tenir debout ou s'asseoir sur un banc de pierre, jamais se coucher, jusqu'à la fin de ses jours.

- Elle va pisser, ch**r sous elle, se noyer dans sa m**de, me rappelle Dogis qui n’est pas un poète.
- Des passants charitables déposeront de la nourriture entre les barreaux des ouvertures, glisseront des couvertures en hiver ..., soupire Guy qui voit les choses autrement. Certaines résistent longtemps. Regarde, là, Jeanne la Verrière, quarante ans qu'elle est dans sa loge.
Je n’en reviens pas : « Quarante années de solitude au cimetière dans une tombe pour vivante par tous les temps, pluie, vent, neige, nuit et jour... ››

Le rouquin Robin croit me consoler en précisant que :

- Rares sont celles qui tiennent autant. Passé les premières années, elles meurent presque toutes de folie là-dedans. Ce que je ne sais pas, c'est quand l'une d’elles claque et qu'on détruit sa loge, que fait-on du corps ?
Nous sommes tous les trois en retrait de cette cérémonie comparable à une prise de voile. Un évêque dans sa tenue d'apparat, crosse liturgique à la main, marmonne des choses en latin, bénit la cellule d”Isabelle qui a décidé de s'astreindre à cette... (vie ?)

Entre un apprenti qui présente les dernières pierres à sceller et un ouvrier qui verse du mortier dans une bassine, Dimenche Le Loup manie la truelle devant Isabelle qui me regarde. Elle est coiffée d'un simple voile. La brûlure d’une fleur de lys décore sa gorge. Sa mère décomposée, près de l'évêque, tourne la tête vers moi qui me recule derrière la loge de Renée de Vendômois (vingt et un ans de présence) à côté de celle où, depuis douze ans, est enfermée Alix la Bourgotte.
Le ciel est irréel, vert avec des lueurs roses. Des bourgeois se décoiffent, impressionnés par cet étrange renoncement. Un enfant de chœur se retourne vers une femme qui s'agenouille :

- Le doux Jésus la mette en Paradis.
Un sergent qui lorgnait dans ma direction baisse la tête vers elle. J'en profite pour m'éclipser, dis à Guy en lui tendant un papier :
- Je sais bien que Dimenche ne veut plus me voir mais toi, peux-tu lui demander de graver ces lignes, ce soir, sur un des murs de la cellule ?...

La nuit venant, guettant partout les gens du roi et frôlant les murs, je reviens aux Saints Innocents vers les loges des recluses volontaires - mortes vivantes.
J’avance sans bruit entre ces femmes désespérées, m’adosse à la cellule d'une Jeanne la Verrière que le temps a presque minéralisée dans son chagrin d’amour.
Je contemple le dos de celui qui ne veut plus être mon ami - Dimenche. Brandon enflammé, planté à sa gauche dans le sol, il grave et recopie le rondeau écrit sur une feuille de papier posée devant ses genoux parmi les débris d`ossements. À chaque coup de maillet sur son ciseau, sa chevelure frisée ébroue un peu de poudre de pierre qu’une brise apporte à mes narines. Je sais qu’il sent ma présence derrière lui mais, quand il a terminé, il se lève, ramasse son matériel, son brandon et s'en va avant le couvre-feu.
Maintenant, la nuit est tout à fait noire et Notre-Dame-des-Bois, au centre de la nécropole, n'éclaire pas jusqu’au réclusoir. Je m’approche, à tâtons, de la loge d'Isabelle de Bruyère. Je pose une oreille contre un des murs et l’entends respirer. Je me laisse glisser, en silence, le long de la paroi et guette des bruits de ses vêtements. Assis par terre sur des échardes de cubitus et des molaires, je passe la nuit tout près d’elle. Elle sait que je suis là et ne dort pas. Je glisse une paume le long du mur comme une caresse et sens, creusé dans la pierre, le tracé des lettres de mon rondeau que je relis du bout des doigts.


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 Sujet du message: Re: Le cimetière des Saints innocents (Paris)
MessagePosté: Sam Mars 18, 2017 10:10 
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